Réflexions

A – Histoire des nouvelles technologies à l’école

L’ordinateur n’est pas la première “nouvelle“ technologie introduite dans le champ scolaire. Indiquons les exemples de la radio, du rétroprojecteur ou de la télévision.
On peut même considérer que le manuel et le tableau noir ont été les premières inventions technologiques en milieu scolaire !

Mais pour revenir au 20e siècle, il est intéressant d’observer l’impact et les caractéristiques de leur introduction à l’école.

Dans le cas de la radio et de la télévision, les constats suivants peuvent être fait :
– l’organisation de l’école et des classes n’a guère changé depuis 1900, la principale innovation demeurant l’introduction des pupitres portables (début du 20e siècle et généralisation à partir des années trente) ;
– par rapport à leur commercialisation, les nouvelles technologies de la radio et de la tv sont introduites très rapidement en milieu scolaire ainsi le film muet est introduit à l’école dès le début du 20e siècle aux Etats-Unis ;
– l’introduction d’une nouvelle technologie génère des coûts importants en équipement ;
– en raison de ses coûts, il faut attendre longtemps avant que chaque classe puisse bénéficier de l’équipement adéquat susceptible de s’intégrer à un enseignement au quotidien ;
– le poids de la technique prend le dessus sur les aspects didactiques et pédagogiques ;
– l’enseignant “standard“ est quasiment dans l’impossibilité de prendre en charge seul l’introduction et l’utilisation de la technologie à l’école en raison notamment des problèmes techniques ;
– une grande lenteur dans la généralisation d’une nouvelle technologie à tel point qu’à leur généralisation correspond généralement l’arrivée d’une technologie nouvelle ;
– l’implantation d’une nouvelle technologie, sa généralisation et son impact se mesurent sur une échelle de 40 à 50 ans.
– deux “publics“ différents sont intéressés à l’implantation d’une nouvelle technologie et peuvent devenir des alliés objectifs :
-* a) les tenants progressistes de la pédagogie qui trouvent en elles des leviers au changement des pratiques scolaires ;
-* b) les tenants du management scientifique, adhérant à la taylorisation, en quête d’efficacité et de productivité scolaire.

– les productions scolaires sont l’œuvre de sociétés de productions commerciales et d’organismes non lucratifs ou étatiques (mélange privé / public);
– au fil du temps, la technologie est en définitive mieux intégrée et utilisée à la maison qu’à l’école alors qu’au début c’est l’inverse ;
– le modèle d’introduction de la technologie se caractérise par une introduction initiée par le haut (les autorités scolaires) vers le bas (les enseignants) ;
– à terme, les initiateurs des technologies à l’école (qui souvent aux niveaux des “leaders“ ne sont pas issus du monde enseignant) sont désabusés et se plaignent de l’immobilisme des enseignants ;
– les enseignants ne sont associés que tardivement sur la manière d’implémenter une nouvelle technologie en classe ;
– pour les managers, la radio, le film ou la tv ont été conçus comme un moyen de remplacer les enseigants ou de permettre un enseignement de masse ;
– la vision de ces managers est celle d’un enseignant simple technicien et celle d’un enseignement étant un pur procédé matériel ;
– les nouvelles technologies sont très souvent utilisées l’après-midi et pour les branches secondaires ;
– du côté des enseignants, on constate que les technologies restent toujours à la périphérie de l’activité, elles restent secondaires ;
– en outre, radio, tv et film sont avant tout perçus par les enseignants comme des outils de divertissement plutôt que comme des outils d’apprentissage.

Ces éléments doivent beaucoup à l’observation de l’implantation des technologies (cinéma, radio, tv) dans le canton de Vaud et énormément à la lecture des ouvrages suivants :
– Cuban L. (1984) How Teachers Taught, 1890-1980.
– Cuban L. (1986) Teachers and Machines : The Classroom Use of Technology Since 1920. Teachers College
– Cuban L. (2001) Oversold and Underused: Computers in the Classroom. Harvard Univ Press

En conclusion, on peut relever que l’institution scolaire est fort réceptive et friande des nouvelles technologies. Dans quelle mesure, cette attitude de “happy few“ vise-t-elle à se défausser des critiques portant sur son immobilisme ? Dans quelle mesure également cette attitude dénote-t-elle de son intégration dans le marché capitaliste et dans les politiques industrielles ? Dans quelle mesure, du côté des enseignants, les nouvelles technologies permettent-elles de rendre encore supportable la pédagogie frontale plutôt que l’évolution pédagogique ?

Enfin, on peut constater que les nouvelles technologies trouvent mieux leur place au primaire qu’au secondaire, notamment en raison de l’organisation scolaire très différente (un/deux maîtres toute la journée contre des maîtres se succédant par périodes de 45 minutes). Mais on constate également qu’au primaire l’institution qualifie moins le personnel ; ce dernier est peut-être ainsi plus vulnérable à la hiérarchie et donc à l’implantation des technologies. Sans pour autant que leurs utilisations de la technologie soient pédagogiquement très novatrices. Il ne faut pas confondre degré d’implantation de la technologie et innovation des pratiques pédagogiques !

B – L’ordinateur à l’école : un destin différent ?

En reprenant les éléments qui précèdent, on constatera que la plupart des éléments se retrouvent dans l’introduction de l’informatique à l’école. Ainsi, le premier plan informatique vaudois a démarré en 1985 alors que le micro-ordinateur a été lancé en 1984.

Par contre, quelques éléments différencient l’ordinateur des innovations précédentes et laissent présager d’un futur quelque peu différent dans l’institution scolaire.

Premièrement, l’ordinateur est un outil souple. Il permet du drill, de la résolution de problème, du projet ou de la créativité. Il génère une motivation certaine ainsi que des interactions possibles entre l’élève et la machine.

Ensuite, si on constate également une implémentation par le haut (la hiérarchie, le politique), l’implémentation s’est faite également par le bas (les enseignants). Il y a donc une singularité très claire.

En premier lieu, ce sont des disciplines dites nobles qui utilisent de préférence cet outil (les maths et les sciences).

L’ordinateur est également un outil de productivité pour les administrateurs scolaires et pour les enseignants. C’est un outil à la fois personnel et professionnel. Je peux stocker, planifier, mettre des notes, réaliser des fiches et des évaluations.
L’ordinateur peut être employé de manière individuelle, en atelier ou en groupe. Il est donc diversifié et permet une certaine différenciation.

A ces égards, il correspond relativement bien à toutes les utilisations de technologies adoptées par les enseignants pouvant s’intégrer à la “grammaire“ de la classe . Ces technologies doivent être simples,durables, flexibles et répondre aux besoins des maîtres. A cet aulne, le tableau noir et le manuel sont très efficaces. Le tableau noir permet d’écrire, de dessiner, de garder la trace, de l’effacer, de fournir un support au plan du cours, etc. Le manuel est versatile, portable, compact et durable ; il peut servir ou non d’outil de différenciation, sert au travail en classe ou à la maison (jusque dans son bain) et tous les élèves ont le même.
De plus, une innovation doit pouvoir s’intégrer dans la classe en préservant l’autorité et le contrôle de l’enseignant sur la classe. Ainsi en est-il du rétroprojecteur qui a été adapté par l’enseignant afin de lui permettre de réaliser une mise en commun face à la classe.

Par ailleurs, il est nécessaire qu’il y ait un retour coût/bénéfice sur investissement pour que les enseignants adoptent une innovation. C’est une attitude fort rationnelle au demeurant. L’innovation doit aussi répondre aux problèmes définis par les enseignants et non pas ceux définis par des non-enseignants.
Enfin j’y ajouterai un dernier élément non négligeable : contrairement à la radio, la tv et le film, l’ordinateur a changé, en plus de la vie familiale, le système de production économique. Pas un secteur économique n’est épargné par l’informatisation.

Dès lors, si on considère que la classe du 19e siècle n’est rien d’autre que la préfiguration de l’atelier (horloge quasi timbreuse, disposition en rang des pupitres, maître jouant le rôle du patron ou du chef d’atelier, avance du travail en cadence, intégration de la norme sociale dominante, etc.), alors, sans nul doute possible, l’ordinateur s’implantera durablement dans l’école aussi longtemps du moins qu’il sera au cœur de l’organisation économique, culturelle et sociale.

Par contre, il est difficile de prédire si l’ordinateur permettra véritablement de modifier les pratiques pédagogiques et d’innover à ce niveau. Sur ce plan-là, il serait préalablement nécessaire que les acteurs économiques et sociaux modifient leurs conceptions sur le savoir et la manière dont on apprend. Rendez-vous dans quarante ans !

6 Replies to “Réflexions”

  1. Merci François pour les compliments. J’apprécie d’autant plus que je sais « d’où ça vient ». 😉

    S’agissant de la mise en ligne d’un ancien texte qui faisait suite à une conférence sur les médias et les technologies et était un « working progress », je m’aperçois qu’il manque les travaux de Larry Cuban qui ont été, pour moi, une base de réflexion importante. Ceci a formé la première partie de ce texte (sauf la conclusion notamment la technologie comme outil permettant de rendre l’enseignement frontal « supportable »). Deux de ses ouvrages plus précisément :
    – Cuban L. (1986) Teachers and Machines : The Classroom Use of Technology Since 1920. Teachers College
    – Cuban L. (1984) How Teachers Taught, 1890-1980.

    A partir de ces ouvrages, j’ai d’une part effectué des recherches pour observer ce qu’il en avait été dans mon bout de pays (le canton de Vaud) concernant la place des technologies (cinéma, radio, tv, ordinateur).
    La deuxième partie de ce texte par contre est le résultat de mes observations et de mes réflexions. Ces réflexions ont également été affinées par les discussions entreprises avec mon collègue neuchâtelois, Jean-Daniel Goumaz.

    Relativement à l’utilisation de l’ordinateur en classe, je citerai encore un ouvrage de Cuban qui garde, pour moi, toute sa pertinence :
    Cuban L. (2001) Oversold and Underused: Computers in the Classroom. Harvard Univ Press

    Enfin, je regrette mon manque de temps qui ne m’a pas permis de faire un article de la conférence !

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  2. Désormais, les références aux ouvrages de Larry Cuban sont insérées directement dans le texte de l’article. Ceci est bien un des avantages de l’outil ! Merci à François de m’avoir fait remettre en lumière ce texte ce qui m’a incité à rendre à César ce qui appartient à César.

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  3. Bravo pour votre analyse, claire et synthétique. Je vous suis totalement lorsque vous indiquez, entre autres, que ce ne sont pas les outils qui changent la pédagogie, mais les changements pédagogiques qui, éventuellement, favorisent les innovations techniques. À cet égard, l’ordinateur n’est-il pas logé à la même enseigne que le manuel et le tableau noir ? Un autre point à ne pas oublier, peut-être : tous ces outils sont d’origine très récente : le manuel date du milieu du 19e siècle ; les cahiers d’écolier sont plus récents encore. Ne sont-ils pas les fruits d’une industrie éducative, concomittante de l’industrialisation de l’éducation elle-même ?

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  4. Désolé de ne pas avoir répondu plutôt. L’effet « estival » sans doute. Merci pour vos compliments.
    Autrement, je partage entièrement votre point de vue relativement aux questions de l’industrie éducative et de l’industrialisation de l’école.
    Aujourd’hui, dans la mesure où nous avons changé de modèle productif et que nous sortons quelque peu de l’image de la «timbreuse» pour aller vers des modèles où le temps de travail, le temps social et le temps personnel tendent à voir leurs frontières se dissoudre, la question est ouverte sur le type d’industrialisation de l’éducation qui correspondrait à ce nouveau modèle productif…

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